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Portrait d’éditeur – Éditions Série Discrète

Portrait d’éditeur – Série Discrète (avril 2026)

La Région Nouvelle-Aquitaine compte plus de 200 éditeurs, qui abordent des thématiques variées dans des catalogues exigeants. Plus de soixante d’entre eux ont choisi de former le collectif AENA (Association des Éditeurs de Nouvelle-Aquitaine), dont les libraires de LINA sont bien évidemment partenaires.

Le réseau LINA, partenaire des éditeurs de Nouvelle-Aquitaine, vous propose de (re)découvrir chaque mois un éditeur membre de l’AENA, sa ligne éditoriale, son catalogue, son équipe et son histoire le temps d’un portrait.

Ce mois-ci, partez à la rencontre des éditions Série Discrète.

Comment décririez-vous l’ADN / l’identité de votre maison d’édition, son histoire et ses valeurs ? 

Le point de départ, c’est que nous publions des livres de poésie contemporaine. Alors, il faudrait tenter de définir ce que nous entendons par poésie contemporaine, ce qui n’est pas une tâche aisée. Nous pourrions nous en tirer facilement en indiquant que nous publions des livres écrits aujourd’hui par des personnes bien vivantes. Toutefois, même si c’est le cas pour l’ensemble de notre catalogue jusqu’à présent, il n’est pas exclu qu’à l’avenir paraissent quelques livres de personnes décédées qui soient tout de même des livres de poésie contemporaine. Alors, pour préciser, nous pouvons dire que nous publions des textes littéraires qui ne sont pas narratifs et qui s’inscrivent dans un long héritage qui partirait de Mallarmé, passerait par les avant-gardes historiques, serait traversé par la poésie sonore et la performance, nourri par le travail des objectivistes américains, enrichi par les auteurs et autrices de la modernité négative en France (Hocquard, Royet-Journoud, Albiach), influencé par les théories sur la « littéralité » de Jean-Marie Gleize, et qui aboutirait plus ou moins à la génération qui a émergé dans les années 1990, avec Tarkos, Pennequin, Quintane, avec en particulier (mais pas uniquement), une pratique très intense de la lecture publique et également un rapport politique à la poésie et à la littérature. Donc les auteurs et autrices que nous publions sont nourris, comme nous, par tout cela, et poursuivent, reprennent, approfondissent ce travail sur la langue, une langue qui n’aille pas de soi, une langue qui se pose la question de ses propres limites, une langue qui se pose des questions en général et qui pose question elle-même.

Cela serait pour le genre de textes auxquels nous sommes attentifs. La forme sous laquelle nous les publions a aussi une grande importance dans notre pratique. Nous avons commencé par faire les livres à la main, là aussi influencés par nos goûts personnels et par des expériences éditoriales antérieures. Durant cinq ans, nous imprimions les couvertures sur les presses typographiques des Petites Allées, à Rochefort, et, après avoir imprimé l’intérieur sur des imprimantes de bureau, nous reliions, façonnions nos livres nous-mêmes. Depuis 2020, par manque de temps et par volonté de consacrer celui dont nous disposons à travailler sur les textes eux-mêmes, nous confions nos livres à un imprimeur. Mais nous gardons toujours cette attention à l’objet-livre et définissons petit à petit quelques constantes dans notre pratique, la nécessité de proposer des livres cousus, le choix de papiers de qualité, et la volonté de proposer des mises en page qui laissent de la place au texte et donc aussi aux blancs.

Pourriez-vous nous parler du processus de découverte et de sélection des textes au sein de votre maison d’édition ? Que recherchez-vous chez un.e auteur.ice ou un manuscrit pour décider de sa publication ?

Notre envie de publier des textes et de faire des livres est née d’une rencontre en librairie autour de nos lectures communes de poètes qui ont marqué par leurs positions non lyriques et leur réflexion sur le langage une partie de la poésie du XXe siècle, un travail qui se poursuit de nos jours et dont les ramifications nous paraissent passionnantes. Nous écrivons nous aussi, et faire des livres est une façon de nourrir la relation avec les poètes contemporains qui sont proches de cette histoire-là.

Plus précisément, les premiers livres (hormis nos deux textes qui sont le premier et le troisième titre au catalogue) nous sont arrivés par l’intermédiaire de lectures ou d’affinités nées dans le cadre de Poésie mobile, association qui promeut la poésie contemporaine à Bordeaux. La suite s’est faite assez simplement par la réception de manuscrits d’autrices ou d’auteurs qui avaient remarqué nos premières publications ou que le nom de “série discrète” (référence à un livre du poète « objectiviste » américain George Oppen) avait aiguillés vers nous.

Cela dit, ce qui motive le désir de publier un texte plutôt qu’un autre reste pour nous assez flou. Nous avons sûrement des a priori qui guident inconsciemment nos choix, mais nous ne pouvons pas dire que nous recherchons un type de textes en particulier. Si quelque chose nous décide, ce serait plutôt ce sentiment qui survient lorsque nous découvrons une langue, une forme, un travail qui, dans son ensemble, entre en résonance avec ce que nous aimons chez les poètes qui ont alimenté et qui alimentent notre intérêt pour les écritures expérimentales. Mais, parallèlement, peut-être avons-nous aussi, en tant que lecteurs, une attente qui serait d’être un peu surpris par un texte, d’y trouver quelque chose auquel justement nous ne nous attendions pas.

Un aspect important de notre pratique se trouve aussi dans le fait que nous sommes deux, donc deux à décider de ce que nous souhaitons publier, et cela nous apparaît plus comme un avantage qu’un inconvénient. En effet, c’est l’enthousiasme qui guide nos choix, et si cet enthousiasme est partagé entre nous, c’est un signe assez évident que le désir est là de passer du texte au livre, et cela nous permet peut-être de moins douter qu’un éditeur qui serait seul face à ses choix.

Pourriez-vous nous parler d’une publication récente qui incarne particulièrement la vision éditoriale de votre maison d’édition ?

Nous nous permettons de tricher un peu en parlant de deux livres plutôt que d’un. Il s’agit des deux premiers livres que nous faisons paraître en 2026, Ce qui marque incise d’Esther Salmona (parution le 12 mars 2026) et Hors les parcs de Benjamin Fouché (parution le 23 avril 2026). Ce sont deux livres assez différents et à eux deux, ils présentent quelques lignes de force que nous retrouvons dans notre catalogue. Nous nous sommes rendu compte assez récemment que nous pouvions presque identifier deux axes dans nos publications, sans que ces deux axes soient tout à fait hermétiques ou étrangers l’un à l’autre. Cela pourrait correspondre, à grands traits, à la distinction historique entre vers et prose dans l’écriture poétique, mais, là encore, sans que la limite soit si clairement marquée dans les textes que nous publions.

Alors, Ce qui marque incise serait plutôt représentatif de cette partie de notre catalogue qui donne à lire une poésie que l’on pourrait qualifier de minimaliste. Les vers sont assez courts, une large place est laissée aux blancs, au silence et donc aussi à l’implication du lecteur ou de la lectrice, et on décèle une retenue qui correspond à cette recherche d’une poésie non lyrique. Formellement, cela se rapproche aussi parfois plus clairement de la forme poème, même si le livre d’Esther Salmona doit se lire du début à la fin et que, dans l’ensemble, nous ne publions pas de recueils de poésie mais bien des livres de poésie, pour reprendre une distinction d’Emmanuel Hocquard. Livres qui doivent donc se lire plutôt dans une certaine continuité, même si, bien sûr, cela n’interdit pas d’aller piocher ici ou là. Parmi les auteurs et autrices que nous publions et que nous pourrions rattacher à cet ensemble, nous pouvons citer Pauline von Aesch, Hugo Pernet ou Sylvain Jamet, ainsi que nos propres écrits.

Pour parler plus particulièrement du livre d’Esther Salmona, il y est question d’absence et de paysage et de comment le paysage se redéfinit, se lit différemment à partir de cette absence. L’autrice est également artiste et paysagiste, elle pratique la typographie, et il est passionnant de constater à quel point elle réussit à mêler ces différentes pratiques, comment elles sont au cœur même de son écriture et de sa sensibilité.

Hors les parcs représenterait l’autre versant de nos publications, des textes en prose, « prose en prose » pour citer Jean-Marie Gleize, dont la pensée est importante pour Benjamin Fouché. Ici, il est question de ce que l’on pourrait qualifier d’enquête poétique, qui part d’une phrase de Rimbaud, « C’est elle, la petite morte, derrière les rosiers », et qui va creuser la question de la violence faite aux enfants, principalement de la violence institutionnelle, à partir de documents, à partir d’archives, et qui procède par montage d’éléments hétéroclites. C’est une écriture très politique et c’est un aspect que l’on retrouve souvent dans ce genre de textes. Dans notre catalogue, on peut trouver des livres qui font écho à cette recherche. Ça ne tient plus de Stéphane Nowak Papantoniou, Sur l’échelle danser de Claude Favre ou Les Aventures d’Orphée Foëne d’Anne Kawala ont une dimension politique assez forte. Quant aux livres de Cécile Sans, dont Benjamin Fouché est un lecteur attentif, ils sont formellement très proches du travail fait dans Hors les parcs, en particulier à travers leur construction et leur recherche de « littéralité ».

 

Pourriez-vous nous parler d’une collaboration récente entre votre maison d’édition et une librairie indépendante qui vous a particulièrement marqué.e ? 

La plus belle collaboration pour nous, c’est de parler d’un livre à un ou une libraire, que cela excite sa curiosité, lui donne envie de lire ce livre puis d’en parler à son tour à des lecteurs ou des lectrices. Plus qu’une collaboration ponctuelle, qu’un événement particulier, ce sont les relations sur le long terme avec les librairies indépendantes qui sont essentielles pour nous. C’est la curiosité des libraires, leur travail de fond et sur les fonds, leur attention à des pratiques marginales, expérimentales, qui permettent à des maisons d’édition comme la nôtre de rencontrer un public qui ne nous aurait pas connus sans ces lieux. Il y a des librairies qui nous suivent depuis dix ans, dont on sait qu’elles portent une attention particulière à notre production, et c’est cela qui nous marque et nous touche plus particulièrement. Pour n’en citer que quelques-unes, il y a La Machine à Lire à Bordeaux, Ombres blanches ou Terra Nova à Toulouse, L’Odeur du Temps et Zoème à Marseille, Le Bal des Ardents à Lyon, La fleur qui pousse à Dijon, Quai des Brumes à Strasbourg, L’Atelier et Tschann à Paris. C’est cette fidélité, cette confiance dans notre travail, cette constance dans leur soutien qui sont fondamentales.

Et puis, ce qui est intéressant, c’est que chaque année, nous rencontrons de nouvelles librairies, dont certaines viennent vers nous ou nous découvrent sans que nous les ayons sollicitées. Cela a été le cas récemment de L’Arbre du Voyageur ou des Buveurs d’Encre à Paris.

Mais, globalement, cet endroit de la diffusion, puisque nous nous en chargeons nous-mêmes, de la relation aux libraires, est plutôt source de frustration pour nous. En effet, comme nous travaillons à temps plein par ailleurs, nous sommes dans l’impossibilité d’aller régulièrement à leur rencontre, or c’est bien cela qui est le plus déterminant et plaisant, la rencontre, l’échange, la discussion. D’ailleurs, paradoxalement, nous sommes assez peu connus des librairies de Nouvelle-Aquitaine, même après dix ans d’existence, car nouer cette relation, faire découvrir un catalogue de poésie contemporaine à des librairies dont le rayon poésie est peu développé, cela demande surtout du temps et une capacité de déplacement, deux choses dont nous manquons. Mais nous en prenons notre parti, considérant que cela se fait sur le temps long.

Face à l’évolution de la chaîne du livre vers une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux, comment votre maison d’édition se positionne-t-elle et/ou que met-elle en place ? 

Nous considérons qu’il n’y a pas d’économie pour la poésie contemporaine, voire que ce serait une pratique anti-économique. Nous pourrions même dire qu’il existe plutôt une écologie de la poésie contemporaine qu’une économie, dans la mesure où ce qui s’y joue, ce sont plutôt des rencontres, des relations humaines, des discussions, la circulation de pensées, d’idées, de visions de la langue, de la littérature et donc une certaine relation au monde.

Nos tirages sont de 300 exemplaires, donc s’il y a quelques invendus, c’est en quantité négligeable, le pilon n’existe donc pas pour nous. Nous faisons ce qui nous semble juste et essentiel pour ce qui concerne l’impression de nos ouvrages, mais, vu notre position, cela n’est absolument pas déterminant ni intéressant politiquement et écologiquement. Cette question à vrai dire, à notre sens, concerne assez peu l’édition de poésie. Cela concerne le marché de l’édition, dont nous ne faisons pas partie.

En France, quatre groupes d’édition concentrent 70 % du marché et deux d’entre eux, Hachette et Editis, réalisent 50 % du chiffre d’affaires global. Ce sont ces groupes qui sont responsables de l’impact écologique de l’édition, par la surproduction notamment, dans un système qui s’appuie sur un principe de flux permanent, où de l’argent circule, que les livrent soient vendus ou non. Nombre de ces gros éditeurs se doivent de raconter qu’ils impriment leurs livres sur du « papier issu de forêts gérées durablement », qu’ils font ceci ou cela par souci d’écologie, mais cela ne change rien au problème, qui est que cette manière de fonctionner, en produisant toujours plus, en communiquant toujours plus, est un désastre écologique. L’intérêt d’un groupe comme Hachette, outre la bataille idéologique qui consiste à imposer la vision de la société portée par l’extrême droite, c’est avant tout de maximiser ses profits, et cela va fondamentalement à l’encontre des « enjeux environnementaux ».

Ce que nous mettons en place, ce serait donc, comme d’autres, ou avec d’autres, faire tout à fait autrement. Mais nous sommes lucides sur le fait que, dans l’optique de changer le cours des choses, une maison d’édition de poésie contemporaine ne sert quasiment à rien.

Quels sont les projets de votre maison d’édition, comment voyez-vous l’évolution de sa proposition ?

Nous voulons surtout continuer à publier des textes et des poètes dont l’écriture nous plaît, nous surprend et nous semble importante. Cela passe par l’édition d’autrices ou d’auteurs que nous découvrons, mais aussi par la poursuite de relations avec des poètes que nous avons déjà publiés, non seulement parce que nous sommes attachés aux amitiés qui se créent au fil des questions que pose la mise en livre d’un texte, mais aussi parce que nous sommes convaincus que des œuvres se tissent aussi dans une relation longue entre auteur et éditeur.

Plus concrètement, nous avons prévu cette année de publier quatre livres, ce qui correspond plus ou moins au nombre habituel de nos parutions annuelles, nombre qui nous est dicté surtout par le temps que nous pouvons consacrer à Série discrète, puisque nous menons ce travail d’éditeur en dehors de nos activités professionnelles.

Hormis les livres d’Esther Salmona et de Benjamin Fouché, en ce printemps, nous projetons de publier entre juin et septembre Compost, de Maxime Hortense Pascal, un texte très riche et foisonnant sur les destructions et les résistances à l’œuvre dans l’espace mondialisé, et avant la fin d’année un texte de Juliette Penblanc, qui vient se placer dans la continuité du premier livre que nous avions fait avec Juliette, N’importe où à Stang Blanc, publié en juin 2024.

Voilà pour l’année à venir, mais, plus globalement, ce que nous souhaitons, c’est de pouvoir continuer au rythme qui est le nôtre, dans cette relation aux textes et à leurs autrices et auteurs qui n’est pas une économie financière ni un projet professionnel, mais une sorte d’espace possible pour des écritures qui ne se souhaitent pas avant tout commercialisables mais qui ont leurs lectrices et lecteurs attentifs, et qui sont soutenues par des libraires curieux et soucieux d’une littérature contemporaine qui s’invente.